Eli

Eli - une petite histoire comme ça...

Bonjour à tous ! Ca fait vraiment longtemps que je suis inactive, mais je reviens ! J'ai écrit une petite histoire et j'aimerais bien avoir vos avis dessus, histoire de voir si ya que moi pour la trouver sympa...

Petit mode d'emploi : le top du top du top, ça serait de la lire en écoutant la musique de True Romance en boucle (ou au moins pour la fin), et d'imaginer Eli Roth dans le rôle d'Eli et Tim Roth dans le rôle de Tim. C'est dans cet état d'esprit que je l'ai écrite donc je pense que vous en profiterez mieux :)

Bonne lecture et n'oubliez pas de me donner vos avis dans les commentaires ou en message privé !

 

ELI

Ceci n’est pas une histoire de bien et de mal, ni l’une de ces histoires qui finissent sur une morale qui guidera vos actions pendant toute votre vie. Ce n’est pas une grande histoire qui marquera à tout jamais votre esprit et changera votre vision du monde.

Ce n’est qu’une petite histoire, celle de gens ordinaires, une histoire comme il s’en passe partout en permanence et qui ne laisse même pas de trace dans la grande Histoire.

 

 

 

À Amy,

 

pour toutes ces histoires qu’on a commencées

sans jamais les finir.

 

 

 

 

 

« Eli. Eliott ! Enfin, on m’appelle Eli. »

 

Je l’aime. Dès que je l’ai vu, j’ai su qu’il était l’homme de ma vie.

Il devait avoir vingt-deux, vingt-trois ans ; ses yeux étaient bleus, plus clair que la lumière du soleil, comme si l’on pouvait s’y noyer. Il portait un t-shirt rouge vif, comme du sang, et ses cheveux foncés étaient coupés courts. Il était assis à une table de ce bar qui donne sur la grande rue, seul, mystérieux ; sa tête reposait sur ses mains, comme s’il pleurait - mais il ne pleurait pas. C’est moi qui suis allée le voir. J’ai tiré la chaise d’en face, et j’ai demandé :

- Je peux m’asseoir ici ? Ya plus de place nulle part.

Il a relevé la tête. Son visage était sale, mais plutôt beau. Il était blessé à la pommette droite ; du sang coulait de la blessure sur sa peau claire. Il était mal coiffé, négligé, le genre de garçon que je déteste.

Quand il m’a vue, il a eu l’air un peu surpris.

Je me suis assise, et il m’a regardé sans comprendre ce que je faisais là. Comme il ne parlait pas, j’ai parlé la première.

- Qu’est-ce qui vous est arrivé ? ai-je demandé en désignant sa blessure d’un signe de tête.

Le garçon ne s’est pas pressé de répondre. Il a bu une gorgée de son verre de whisky, l’a reposé, a hésité un instant puis a dit :

- Je me suis battu.

- Avec qui ?

- Un de ces types qui se croient plus forts que les autres et s’attaquent aux filles pour le prouver.

- Vous vous êtes battu pour une fille ? ai-je demandé.

Il n’a pas semblé enchanté de parler de cela ; ses yeux ont cligné plusieurs fois, puis il a répondu d’une voix gênée :

- C’était naturel. N’importe qui aurait fait la même chose.

Je n’ai rien trouvé à répondre, et lui n’a rien trouvé à ajouter. Un silence semblait nous entourer, malgré le bruit qui régnait dans le bar. Nous ne nous regardions pas.

Au bout d’un moment, cinq minutes peut-être, il a brisé le silence.

- Vous vous appelez comment ?

- ... Sarah. Je m’appelle Sarah.

Il y eut un nouveau silence gêné.

- ... Moi, c’est Eli. Eliott ! Enfin, on m’appelle Eli.

Il avait l’air si maladroit que je n’ai pu m’empêcher de sourire.

- Je vous fais rire ? s’est-il étonné.

- Oui. Je peux prendre du whisky ?

Eliott a paru ne pas comprendre, puis il s’est exclamé en riant :

- Oh... Oh ! Du whisky, bien sur, oui ! Tenez. - en me tendant son verre.

Il s’est frappé le front du poing comme pour se punir de sa bêtise, et m’a regardé boire son whisky avec un sourire amusé.

- Je vous amuse ? ai-je lancé en souriant.

- Oui. Ca vous gêne ?

- Parfaitement. Vous êtes une personne très gênante, sortez.

- Aha ! Mais pour ça il faudrait que j’en ai envie, a-t-il répliqué sans perdre son sourire.

- Et ? Vous n’en avez pas envie ?

Une lueur est passée dans ses yeux, qui voulait tout dire, et son sourire s’est estompé, comme un rayon de soleil perd parfois de sa lumière tout en devenant plus chaud.

Et le silence est retombé.

Nous sommes sortis ensemble depuis ce jour.

 

Mais je ne savais rien, en réalité, à propos d’Eliott Dean Parker, si ce n’est qu’il s’était battu pour protéger une fille et qu’il aimait le whisky. Qui était cette fille ? Qu’était-il arrivé ce soir-là, à peine une heure avant que je ne le rencontre ? Il ne me l’a jamais raconté.

 

 

 

 

« Il y a des choses que tu ne veux pas savoir. »

 

Depuis ce soir-là, tout a changé dans ma vie : Eli, qui avait une chambre d’étudiant pouilleuse de 9 mètres carrés, a emménagé chez moi, il a ramené ses jeux vidéo et ses DVD dans le salon et il a mis sens-dessus-dessous tout l’appartement en quelques jours. Pendant un mois et demi, ça a été le bonheur parfait.

 

Et puis, soudain et sans explication, quelque chose a changé. Eli a commencé à rentrer plus tard de la fac, le soir. Il fumait plus qu’avant. Parfois, il tremblait, sans raison apparente ; il était agressif - comme parfois les gens qui souffrent deviennent susceptibles et nerveux.

Un soir, je suis rentrée plus tard que d’habitude. Quand je suis entrée dans l’appartement, j’ai su qu’Eli était déjà là, car son sac avait été jeté négligemment sur le canapé.

- Eli, je suis rentrée ! ai-je crié. Tu as déjà mangé ?

Un silence de mort m’a répondu.

- Eli ?

J’ai traversé le salon et parcouru le petit couloir qui donne accès à la chambre à coucher. La porte était entrouverte, la lumière, éteinte. Eli était assis sur le bord du lit du côté de la fenêtre, la tête dans les mains comme lorsque je l’avais vu pour la première fois. J’ai poussé la porte.

- Eli ?

Il a sursauté et s’est relevé d’un bond.

- Sarah !

Il avait l’air sur les nerfs, comme quelqu’un qui a de gros problèmes.

- Qu’est-ce qu’il y a ? ai-je demandé en m’approchant de lui.

- Rien. Rien d’important. a-t-il affirmé.

Sa voix tremblait, je me suis sentie trembler moi-même. Ce « rien d’important » devait être très grave.

- Tu me prends pour qui ? Je ne suis pas idiote, je vois bien qu’il y a un problème.

Il a détourné les yeux et a répété :

- ... rien d’important.

- Bien, ai-je soupiré ; si c’est pour te voir déprimer sans même savoir pourquoi, je vais faire un tour.

Et j’ai commencé à sortir.

- Sarah !...

Eli m’a attrapée par le poignet. Il m’a serrée trop fort, ça m’a fait mal mais je n’ai rien dit.

- Sarah, regarde-moi. Regarde-moi ! Je ne te prends pas pour une idiote, bien au contraire. Mais il y a des choses que je n’ai pas envie que tu saches. Des choses que tu ne veux pas savoir.

Il m’a serré dans ses bras et a caressé mes cheveux.

- Je ne veux pas que tu te retrouves mêlée à certaines histoires. Ne le prends pas mal, c’est pour te protéger. Dis-moi que tu le sais.

J’ai répété :

- Je sais que tu veux me protéger.

Il a posé sa tête sur mon épaule.

- Dis-moi que tu m’aimes.

- Je t’aime.

 

J’ai senti son cœur battre trop vite contre le mien. Il avait peur.

 

i

 

Le lendemain, Eli s’est montré attentionné et vraiment adorable. Même si je sentais ses ennuis toujours présents, il évitait de le montrer ; un peu comme s’il cherchait à se faire pardonner pour la veille. Le soir, en sortant de cours, j’ai reçu un message : « J’ai fini à 16h, je passe te chercher si tu veux. »

J’ai répondu « Ok super, on rentrera ensemble à pieds » et je l’ai attendu sur la pelouse du campus. Il est arrivé un quart d’heure plus tard, m’a embrassé et m’a dit qu’il était content qu’on rentre ensemble.

C’était l’hiver, il faisait déjà presque nuit et les réverbères allumés baignaient la rue d'une une lumière orangée.

- Alors, la journée ? a-t-il demandé tandis que nous marchions dans la rue, main dans la main.

- Longue, comme toujours. J’ai disserté pendant trois heures sur la situation politique au Moyen-Orient.

- Passionnant, a-t-il sourit avec ironie.

- Arrêtes, c’est vraiment intéressant !

Soudain, Eli s’est figé et sa main s’est resserrée sur la mienne.

- Aïe, tu me fais mal ! Eli !

Il ne m’écoutait pas ; alors, j’ai remarqué qu’un homme marchait vers nous. Blouson, jean, baskets ; il était de la même carrure qu’Eli, mais il avait cette démarche de brute dont j’appréciais l’absence chez ce dernier. Une caricature de délinquant.

Eli a fait mine de tourner dans une ruelle à droite, sans me lâcher la main.

- Qui est-ce ? ai-je demandé à voix basse.

- Un personne que j’espérais ne jamais revoir.

Une silhouette est apparue au bout de la ruelle. Eli s’est arrêté, a tenté de reculer, mais un type bloquait le passage. Bientôt, nous nous sommes retrouvés encerclés par cinq types à l’air agressif. L’un d’eux, assez petit mais intimidant, s’est avancé et a dit :

- Salut, Eli. Ça faisait un baille. Comment ça va, depuis la taule ? Ça fait quoi, cinq ans ?

- Quatre, a corrigé Eli en le défiant du regard.

- Quatre ans ! Eh bien, tu nous as manqué ! Pas vrai, les gars, qu’il nous a manqué ?

La bande a ricané comme après une bonne blague.

- Je ne peux pas en dire autant pour vous. C’est qui, cette tapette ? a lancé Eli en désignant l’un d’eux.

L'homme en question a pâli, tenté de se jeter sur Eli, mais le petit - qui semblait le chef - a fait un petit geste du poignet et les autres l’ont retenu.

- C’est ton remplaçant, a expliqué le chef. Puis il s’est approché d’Eli et a ajouté :

- L’avantage, c’est qu’il nous doit tout. Ce qui implique qu’il ne peut pas nous trahir, lui.

Eli est passé sur la défensive.

- Tim, tu sais bien que je n’avais pas le choix.

- Ah ? Vous entendez ça, les gars ? Eli n’a pas eu le choix. Tu sais, c’est mal de mentir. Surtout devant une femme. C’est qui, ta petite amie ?

L’homme s’est approché de moi et m’a passé un doigt sur la joue.

- Elle est plutôt bonne, dis-moi.

Eli a réagi au quart de tour, comme un lion féroce. Il a saisi le poignet du type et l’a tordu violemment, puis il m’a poussée derrière son dos.

- Ne la touches pas ! a-t-il aboyé.

L’autre a reculé d’un pas.

- Tiens, tiens, tiens. On dirait que nous avons trouvé le talon d’Achille de notre ami. Les gars !

Il a fait un petit mouvement de la tête. Deux hommes m’ont attrapée par les bras ; je me suis débattue de toutes mes forces pour me dégager, en vain. Leurs mains étaient trop puissantes et me blessaient les bras.

Eli a essayé de les en empêcher, mais deux autres types, les deux plus forts visiblement, l’ont attrapé brutalement, chacun par un bras. Un sourire affreux a fendu le visage du chef - « Tim » - tandis qu’il s’approchait de moi.

- Alors comme ça, tu sors avec ce petit salopard ? a-t-il lancé. Ah, mais tu ne connais pas l’histoire, pas vrai ?

Il s’est retourné vers Eli.

- Hein, Eli, tu ne lui as rien raconté ?

Un regard noir a répondu à sa question.

- Dans ce cas je vais m’en charger.

Il a pris l’air inspiré d’un conteur.

- Donc, il y a cinq ans, notre ami Eli faisait partie de ma bande. C’était pour ainsi dire mon homme de confiance, nous organisions tous les coups à deux. Mais voilà qu’un jour, pendant un braquage, les flics arrivent et nous envoient tous en taule pour cinq ans. Et là, le 366ème jour, les flics viennent le libérer !... Le petit salaud avait passé un deal : s’ils nous donnait aux flics, ils réduisaient sa peine. Cinq ans, qu’on a passés derrière les barreaux, pendant qu’il faisait ses études et se trouvait des filles. Ouaip ! On peut dire que tu l’as bien choisi, ton amoureux, chérie !

Pendant qu’il racontait son histoire, je regardais Eli, ses réactions. A la fin, j’ai demandé :

- C’est vrai ? Tu étais un criminel ? Tu les as trahi ?

Il a eut une drôle d’expression, on peu comme de la honte mélangée à du mépris, et il a dit :

- C’est à peu près ce qui s’est passé. Mais ce que Tim n’a pas mentionné parce qu’il n’y était pas, c’est le passage où les flics m’ont arrêté, quelques jours avant le braquage. Ils m’ont obligé à vous vendre, ça oui ! Les flics savent s’y prendre pour ce genre de truc. Tu crois que je vous aurais vendus pour de l’argent ? Ils m’ont tabassé pendant deux jours, sans arrêt, en me répétant que tout ce que j’avais à faire c’était de dire un lieu et une date ; sur la fin, j’avais plus de sang tellement ils m’avaient cogné. J’avais dix-sept ans, tu crois quoi, que j’allais attendre qu’ils me butent ? J’ai encore des cicatrices de ces deux jours. Alors avant de me cracher dessus, vous tous, essayez deux secondes d’imaginer ce que vous auriez fait à ma place.

Il y a eu un moment d’agitation un peu indécise, et finalement, Tim s’est approché d’Eli.

- Tu causes bien. Tu m’aurais presque arraché une larme. Si j’avais pas passé cinq ans en taule à cause de toi, bien sur ! J’en ai rien à foutre de ce que les flics t’ont fait, en ce qui me concerne, j’ai été trahi par un petit salopard que je prenais pour un ami, et ça ça me fait mal, tu vois, ça me fait vraiment mal. Ça fait deux semaines qu’on est sortis de taule, deux semaines qu’on te cherche. Et maintenant que je t’ai retrouvé, tu vois, c’est pas maintenant que je vais te laisser filer. Je vais commencer par baiser ta jolie copine, et ensuite je m'occuperai de toi et tu regretteras tes deux jours chez les flics, je te le dis.

- Si tu touches à un cheveu de Sarah, a répondu Eli, rien qu’un cheveu, je te ferai bouffer le canif de tapette que tu portes à la ceinture, et je m’assiérai sur ton cadavre pour fumer une clope, ma parole.

Visiblement, Tim était une personne sensible aux menaces, et aussi très nerveux, car à ces mots il s’est figé et a lancé :

- Tu es en train de me menacer ? C’est bien ce que je dois comprendre ?

Il y a eu un silence très nerveux. Soudain, Tim lui a décoché un coup de poing en plein visage ; Eli a étouffé un cri.

- Pour qui tu te prends, petit enfoiré, pour me menacer, hein ?!

Il avait réussi à l’énerver pour de bon, et Tim lui a mis un coup de pied dans le ventre qui l’aurait envoyé deux mètres plus loin si les deux types ne l’avaient pas tenu. Il lui a tapé dessus pendant cinq minutes, pendant lesquelles je tentais vainement de me débattre pour m’échapper.

Tim a envoyé un énième crochet du droit au visage d’Eli, lorsqu’on a entendu des sirènes de police remonter l’avenue perpendiculaire à la ruelle. Le chef de la bande a fait un signe de tête aux deux larbins qui ont lâché Eli. Ce dernier s’est écroulé au sol.

- Les gars, on se tire ! a ordonné Tim avec un sifflement. Puis il m’a regardé et a ajouté : Ce sera pour une autre fois, Sarah !

Les deux brutes qui me tenaient m’ont lâchée aussi, enfin.

En passant près d’Eli, Tim lui a décoché un ultime coup de pied, puis ils sont partis en courant.

 

Je me suis précipitée vers Eli en demandant si ça allait.

- Ouais, ça va, ça va, a-t-il répondu.

Il saignait de partout. Il a tenté d’articuler quelque chose tout en se relevant un peu pour s’asseoir contre un mur.

- Quoi ?

Il a répété :

- Je suis désolé de t’avoir entraînée là-dedans. Vraiment, je m’en veux.

Et là, soudain, mes yeux ont estimé qu’il était temps de commencer à pleurer. C’est vrai, je n’y avais pas pensé sur le coup, mais maintenant, après un quart d’heure aussi désagréable et des paroles de ce genre, c’était le bon moment. J’ai éclaté en sanglots.

Eli m’a fait signe de venir vers lui ; il m’a pris dans ses bras et m’a serrée comme un enfant qu’on protège de l’orage.

- Mais alors, tu as vraiment été un bandit ? ai-je questionné. Et tu as tué des gens ?

- ... Oui.

- Pourquoi tu ne m’as rien dit ?

- Tu n’aurais plus voulu de moi. C’est du passé, tout ça. Je ne veux pas qu’on me juge sur ce que j’ai pu faire ou ne pas faire quand j’étais gamin. Cet Eli-là n’existe plus, j’ai fait des études, je trouverai un job et je vivrai ma vie comme n’importe quel crétin de ce monde. Avec toi, ensemble, si tu es d’accord.

Je n’ai pu m’empêcher de sourire devant ses paroles.

- Tu as du sang partout, ai-je répondu pour dévier la conversation. Rentrons à la maison.

Je l’ai aidé à se lever et nous sommes rentrés.

Mais lorsque nous sommes arrivés à la maison... ma mère était là, assise sur le canapé.

 

i

 

Je l’ai regardée, elle m‘a regardée, elle a regardé Eli et elle a dit :

- J’ai essayé de t’appeler pendant une heure. Comme tu ne répondais pas, j’ai pris mon double des clefs et je suis venue.

- Ah, désolée, mon... mon portable était éteint.

Eli nous regardait discuter sans comprendre le pourquoi du comment, et visiblement assez embarrassé. Il essayait de cacher son visage ensanglanté à ma mère.

- Je dois parler à maman, lui ai-je dit. Tu peux nous laisser ?

Il n’a rien dit ; il a traversé le salon et a disparu dans le couloir.

Ma mère jetait sur moi un regard perçant, extrêmement gênant car on avait l’impression qu’elle lisait en moi comme dans un livre ouvert.

- Alors c’est lui, le fameux garçon dont tu m’as parlé.

- Oui, c’est lui.

Elle s’est mis en position de la mère poule qui veut protéger son bébé et a dit d’une voix bienveillante :

- Écoute, il est certainement très gentil, je n’en doute pas. Mais vois-tu, les garçons comme ça, un peu bagarreurs, ne sont pas très fréquentables. J’ai peur qu’il ne te déçoive un jour ou l'autre, et tu sais que je ne veux surtout pas que ça t’arrive.

Elle avait eu la délicatesse de ne pas poser de questions sur ce qui était arrivé au « garçon bagarreur » pour le mettre dans cet état, mais elle tournait autour du pot et j’avais peur de voir où elle voulait en venir. J’ai répondu :

- Qu’est-ce que tu essaies de me dire exactement ?

- Eh bien voilà. Je pense que ce garçon est mauvais pour toi. Enfin, je pense... je sais ! J’aimerais - et ton père aussi, s’il était là - que tu rompe avec...

- Eli.

- ... Eli, c’est ça. C’est pour ton bien, chérie, tu le sais...

C’était ce que je craignais. Ma mère avait la fâcheuse habitude de s’immiscer dans les affaires des autres - en particulier celles de ses enfants -, et cela avait tendance à m’énerver très vite. Et là, aujourd’hui, à cet instant, j’étais plutôt sur les nerfs.

- Attends, me suis-je exclamée, tu me dis ça à moi ? Tu oses me dire, à moi, de rompre avec lui alors que tu ne le connais même pas ? Tu ne sais rien de lui, ni de ce qu’il a vécu ! Et tu n’as pas de conseil à me donner là-dessus ! Tu as divorcé de papa un an après votre mariage, et tu me dis que je choisis mal mon petit ami ?

- Sarah !

Maman a eu l’air vraiment blessé, j’étais allée un peu loin. Sur ce, l’argument était bon.

- Sors, s’il te plaît, ai-je demandé sur un ton plus doux. Je suis très fatiguée et il faut que je parle à Eli.

Elle m’a regardé avec un air sévère, et a ajouté :

- Bon, je m’en vais. Mais réfléchis à ce que je t’ai dit, d’accord ?

J’ai acquiescé vaguement. Je me sentais mal, j’avais la nausée et envie de pleurer. J’ai attendu qu’elle sorte, je me suis assise sur le canapé et j’ai laissé mes larmes couler sur mes joues.

Réfléchir à ce qu’elle m’avait dit, à casser avec Eli ? Bien sûr que j’y pensais. Quelle fille, après une mésaventure pareille, n’y aurait pas pensé ? Il m’avait caché tout une partie de sa vie, et pas la moindre, il avait tué des gens, trahi des amis, et attirait sur moi le danger que représentaient ses anciens compagnons. Mais bon sang, après tout ça, je crois que je l’aimais encore plus !

- Tu vas faire ce qu’elle t’a dit ? Rompre avec moi ?

J’ai sauté en l’air ; Eli était debout derrière le canapé.

- Tu as tout entendu.

- Les murs sont fins... Et j’étais curieux. Tu n’as pas répondu à ma question.

J’ai réfléchi un instant. Je n’avais ni l’envie ni le courage de lui mentir, alors j’ai dit la stricte vérité :

- ... Je ne sais pas. J’ai besoin d’être seule pour réfléchir.

Il s’est penché en avant, a mis ses bras autour de mon cou.

- Dans ce cas je vais aller me coucher. Saches juste que... je comprendrais. Quelle que soit ta décision.

- Attends ! ai-je lancé d’un coup.

Je venais de me souvenir qu’il y avait quelques détails que je n’avais pas élucidés, et je tenais à tout comprendre, absolument tout. Qu’il n’y ait plus de secret. Alors j’ai demandé :

- Dis-moi. Quand je t’ai vu hier soir, et quand tu étais bizarre et que tu rentrais tard, c’est parce que tu savais qu’ils étaient sortis de prison ? Tu étais inquiet ?

J’ai bien vu qu’il n’avait pas envie d’en parler, mais il se trouve que moi, j’en avais envie. Finalement, il a dit :

- Quand je suis sorti de prison, je savais que Tim et les gars feraient n’importe quoi pour se venger quand ils sortiraient. J’ai compté les jours jusqu’à leur sortie, et je tremblais à l’idée qu’elle se rapprochait.

- Tu ne leur avait pas expliqué, les flics, tout ce que tu as vécu ?

- Bien sûr que si. Mais Tim... Tu ne le connais pas. Il n’a pas une once de compassion ; tu lui fais un sale coup, quelle que soit la raison, il te butera sans sourciller. Il est comme ça...

- ... Alors bute-le avant.

Je n’avais pas lancé ça à la légère. J’y avais réfléchi, j’avais pesé le pour et le contre.

Eli m’a regardé, les sourcils froncés.

- Qu’est-ce que tu dis ?

- Je dis que s’il veut te tuer, tu dois le tuer avant. Ensuite, tu pourras oublier toute cette histoire. Et on vivra tranquilles.

Il a réfléchi un moment, puis il a esquissé un petit sourire et m’a passé un doigt sur le menton.

- Bon sang, heureusement que je sors avec toi, parce que j’en aurais pas trouvé une deuxième comme toi. Mais... Je ne peux pas le tuer.

- Pourquoi ? ai-je questionné.

- D’abord parce que je ne sais pas où le trouver. Ensuite, parce que je n’ai pas envie de tuer à nouveau ; je ne suis plus un assassin. Et surtout parce que... il a été mon meilleur ami. Mon père était mort et ma mère était dépressive, j’avais besoin d’un modèle à suivre et il a été là pour moi. Malgré toutes ces histoires... je lui dois tout. Il a été comme mon grand frère pendant des années. Je ne peux pas le tuer comme ça, juste sortir mon flingue et lui mettre une balle dans la tête, j’en suis incapable.

 

Je me souviendrai toujours de ces paroles, parce qu’elle avaient l’air sorties d’un film de gangsters ou d’un western.

 

i

 

Je suis sortie à 19h pour acheter un paquet de cigarettes ; Eli a dit qu’il allait m’accompagner.

- Non, non, restes là. Repose-toi, tu en as besoin, ai-je répondu.

Il a hésité un moment puis m’a laissé partir à contre-cœur.

J’ai descendu les escaliers, et j’ai commencé à marcher. Je rasais un peu les murs tout en essayant de me convaincre que Tim ne m’attendait pas au coin de la rue. J’ai appelé une amie que je n’avais pas vue depuis longtemps, histoire de me rassurer un peu.

Mais tout semblait tranquille.

 

Soudain, quelqu’un m’a arraché le téléphone par derrière et mis une main sur ma bouche. Mon cœur a accéléré d’un coup. Le type qui m’avait attrapée m’a retournée et poussée dans une ruelle, et je me suis retrouvée face à Tim.

- Tiens, tiens, tiens. Comme on se retrouve. Je t’ai manqué ?

L’homme qui me retenait a enlevé sa main de ma bouche pour me laisser parler. J’ai crié :

- Qu’est-ce que vous me voulez ? Je n’ai rien à voir avec vos histoires !

- Je n’ai pas dit le contraire. Mais Eli... Il faut bien trouver un moyen de pression. Maintenant que nous sommes réunis, il ne devrait plus tarder. En attendant, je propose que nous nous divertissions un peu ensemble.

Je me suis débattue sans même que le type qui me tenait ne semble le remarquer.

Mais Eli allait-il venir... et quand ?

Tim m’a serré les joues avec ses doigt ; je l’ai regardé dans les yeux pour la première fois, et ce que j’y ai vu faisait peur. Il avait les yeux clairs - trop clairs, on ne voyait que sa pupille dilatée. Juste à côté, il y avait une tache de sang en forme d’étoile. J’ai pensé qu’il vivait tellement dans le sang que ses yeux eux-mêmes étaient en sang, et je me suis dit qu’Eli aurait pu devenir comme lui.

Tim a essayé de m’embrasser, je n’ai pas pu me défendre.

 

Et puis d’un coup, il s’est figé et un petit sourire a éclairé son visage, sans qu’il me quitte des yeux.

Je n’ai pas compris tout de suite ce qui se passait. Et puis, Tim a lancé :

- Te voilà. Je savais que tu viendrais.

- Eloigne-toi d’elle. Tout de suite. a ordonné la voix d’Eli, calme mais d’une surprenante autorité.

Tim a levé les bras comme pour se rendre, et a fait deux pas sur la droite, laissant apparaître Eli qui le menaçait de son revolver.

- Bien sûr que je suis venu. Je la suivais depuis qu’elle est partie. Je te connais bien, Tim, mieux que personne.

- On dirait que c’est réciproque.

Le sourire cruel de Tim s’est dessiné à nouveau sur son visage, tandis qu’il lançait à Eli :

- Lâches ton flingue, petit. Tu ne tireras pas et tu le sais bien. Allez, lâches-le ! Tu ne veux pas ? Attends.

Il a fait un petit signe du menton et l’homme qui me retenait a sorti son flingue et me l’a collé sur la tempe.

J’ai cru qu’il allait tirer, j’ai poussé un petit cri avant de comprendre que ce n’était qu’une menace. Le contact froid du canon sur ma peau me donnait des frissons.

Eli a hésité un instant, puis il a lâché son revolver. Tim a baissé les bras, ramassé l’arme et s’est posté entre Eli et moi. Il nous a regardé tour à tour, puis a accentué son détestable sourire.

- Tu sais que tu vas mourir, n’est-ce pas ? a-t-il lancé à Eli. Tu trembles en attendant ce jour depuis cinq ans. Tu sais que je vais te tuer.

Eli tremblait vaguement, du moins c’est ce qu’il m’a semblé. Il a articulé :

- Battons-nous d’homme à homme, alors. Laisse-la en-dehors de ça.

Tim a fait semblant de réfléchir, puis a souri :

- Hum... Non. Oh, ce regard plein de haine ! Je retrouve mon Eli. Mais écoutes ça : tu n’es pas obligé de mourir. Si tu prends ce flingue et que tu tues ta dame, je ne te tuerai pas.

Mon cœur s’est mis à battre à tout rompre, j’ai cru que j’allais mourir tellement il battait vite. Mais Eli l’a regardé comme si cette offre était une offense et a répliqué :

- Si tu me connais aussi bien que tu le dis, tu sais parfaitement que je ne ferai jamais ça. Alors c’est quoi ? Une provocation ?

- Un avant-goût de ma cruauté sans limite, a souri Tim avec grandiloquence. Maintenant voilà la cerise sur le gâteau : même offre, même récompense. Seulement c’est moi que tu dois tuer. Regardes : je ne bougerai pas, je ne ferai pas un geste. Tu as juste à presser la détente. Si tu le fais, je te garantis que mon ami ne te tuera pas, ni toi ni la fille. Seulement, le feras-tu ? Tu me dois tout, l’ami. Maintenant tire, si tu en es capable.

Il a tendu le revolver à Eli qui hésitait, perdu dans ses pensées. Il a regardé l’arme, vérifié les munitions, cherché le piège. Mais il n’y avait pas de piège.

« Comment peut-on être aussi sûr de soi ? » ai-je pensé en regardant Tim qui ne montrait pas le moindre signe d’inquiétude.

Eli a levé le flingue, tendu le bras vers Tim, visé. Puis il m’a regardé. Je lui ai fait signe de tirer, il devait se rappeler ce que je lui avais dit. Il devait tirer, et notre vie serait parfaite, ces histoires seraient enterrées avec leurs protagonistes, et seul Eli et moi saurions ce qu’il avait fait. Mais il ne tirait pas.

- Tire, bon sang, Eli, je t’en prie ! ai-je murmuré juste assez fort pour qu’il l’entende. Je t’en supplie, fais-le et on oubliera tout ça.

Mais il a répliqué à voix haute et avec colère, comme blessé dans son orgueil :

- On n’oubliera rien du tout. On ne change pas le passé, les gens que j’ai tués seront toujours morts, et ceux que j’ai trahi seront toujours là, dans ma tête.

Je n’ai rien trouvé à répondre.

Il a ajusté sa visée, prêt à tirer. Mais quelque chose le retenait. Il a commencé à presser la détente, mais n’est pas arrivé au bout. Il a réessayé, sans jamais parvenir à tirer.

Soudain, au bout de quelques minutes, il a poussé un cri de colère et a jeté l’arme contre un mur. Puis il est allé s’appuyer contre le mur opposé de la ruelle sous le regard de Tim, qui avait cessé de sourire.

Je sentis une grande peur envahir tout mon corps ; j’avais imaginé être tirée d’affaire à tout jamais, là, tout de suite, si seulement il avait pressé cette maudite détente... mais non.

Il s’est mis à pleuvoir à verse ; j’ai pensé que le Ciel était contre nous.

Tim est allé voir Eli qui regardait dans le vide, appuyé contre le mur sur lequel dégringolaient des ruisseaux d’eau de pluie. Ils se sont regardés dans les yeux ; ils me tournaient le dos, si bien que je ne suivais à peu près rien de ce qui se passait. Et soudain, il y a eu un coup de feu. Je me souviendrai toujours de cet instant surréaliste ; la détonation a résonné dans la ruelle telle un glas et la pluie a redoublé de puissance à cet instant précis.

Et puis j’ai vu Eli tomber par terre.

 

Je ne sais plus vraiment ce qui s’est passé après ; tout ce dont je me rappelle, c’est du regard un peu voilé de Tim lorsqu’il a fait signe à son larbin de me lâcher et que je suis tombée par terre. Il m’a dit quelque chose, peut-être était-ce « désolé », ou peut-être autre chose ; puis les deux hommes sont partis et je suis restée seule sur le sol inondé et glacial. Il faisait nuit depuis longtemps et seul un vieux réverbère orangé, à l’entrée de la ruelle, éclairait la scène.

J’étais figée, incapable de faire un geste ; mon coeur battait si vite qu’il semblait prêt à exploser. Je regardais Eli. Il avait l’air mort, mais il ne l’était pas. Il ne pouvait pas l’être...

 

Lorsque je suis sortie de ma torpeur, je suis allée près d’Eli. Il avait les yeux fermés et l’air de rêver, comme un enfant endormi. Il était beau. J’ai appuyé sa tête sur mes genoux et j’ai contemplé son visage pâle, ses cheveux trempés, son éternel t-shirt rouge. Il avait reçu une balle en plein cœur à bout portant ; on voyait à peine la blessure rouge sur rouge. J’ai attrapé sa main, elle était plus froide que de la glace et elle baignait dans la mare de sang qui se formait lentement autour de nous. Unis dans le sang. J’ai compris qu’il était mort et j’ai commencé à pleurer.

Soudain, un portable a sonné. C’était celui d’Eli. Je l’ai pris dans sa poche et j’ai répondu sans même savoir qui c’était. Je n’ai pas attendu de l’apprendre, j’ai articulé :

- Aidez-moi, je vous en supplie. S’il vous plaît. S’il vous plaît.

- Qui êtes-vous ? Où est Eli ? a dit une voix de fille.

- Il... Il est mort... Je crois...

Il y a eu un silence.

- ... Comment ?... Quand ?

Mes larmes ont redoublé. Mais j’ai raconté :

- Il a voulu me protéger... Il lui a tiré dans le cœur ! Il perd son sang... J’ai peur !

La fille au téléphone est restée silencieuse un moment. Je crois qu’elle pleurait. Je ne sais pas. Et puis elle a dit :

- Je vais appeler une ambulance. Où êtes-vous ?

- ... Je... Je ne sais pas... Dans une ruelle à gauche de la grande rue... Mais... Mais qui êtes-vous ? Pourquoi vous pleurez ?

- Il a voulu vous protéger, a répondu la fille... Moi aussi il m’a protégée... Il y a deux mois, il m’a sauvé de brutes qui voulaient m’agresser... Depuis, nous sommes devenus amis. Je m’appelle Lucy.

 

Lucy. C’était donc elle, la fille qu’il avait aidée, quelques heures avant que je le rencontre, tout ensanglanté dans ce fameux bar.

- Vous êtes Sarah, pas vrai ? a demandé la voix.

- Oui... Comment... ?

- ... Il me parlait tout le temps de vous. Il disait que vous étiez la meilleure chose qui lui soit arrivée dans sa vie. Il vous aimait beaucoup. Je... - elle a hésité à dire quelque chose, puis a laissé tomber et a dit : J’appelle l’ambulance.

Et elle a raccroché.

Je suis restée là, immobile, sous la pluie, le téléphone dans la main, à regarder Eli.

J’ai entendu l’ambulance arriver quelques minutes plus tard et je suis sortie de la ruelle pour lui faire signe. Quand ils ont vu tout le sang, les médecins se sont tus. A cet instant, le réverbère a claqué et s’est éteint.

Alors mon visage s’est dirigé vers l'espace, et j’ai regardé les étoiles. Le ciel était couvert, sombre et nuageux ; une seule étoile brillait, triste et solitaire.

J’ai vu briller le revolver d’Eli par terre, les médecins ne l’avaient pas remarqué. Je l’ai ramassé et j’ai contemplé son éclat à la lumière des gyrophares ; quelque chose en lui m’attirait, un besoin sanglant de vengeance. J’ai eu peur, je l’ai jeté de toutes mes forces, le plus loin possible. Je ne savais pas quoi faire. Et puis, des mots sont sortis de ma bouche sans même que je le leur demande, comme dotés d’une existence propre :

- Je ne crois pas que tu aurais voulu que je tue qui que ce soit dans ma vie. Alors qu’est-ce que je peux faire pour adoucir la douleur, si ce n’est te venger ?...

Une idée s'est créée dans ma tête.

- ...Je vais écrire ton histoire ; je graverai ton nom dans les pages blanches d’un livre pour que personne ne t’oublie jamais. En attendant, éclaires-moi, mon étoile, et protèges-moi sur le chemin de la maison. Je t’aime.

J'ai jeté un ultime regard au revolver, noyé dans l'eau sale qui ruisselait du ciel et des murs. C'était une arme pour les faibles. Pour ceux qui ne savent pas pardonner ni oublier.

Il faisait froid ; j'ai fermé mon blouson, et suis rentrée à la maison.


FIN

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